Wintzenheim dans " Der Wanderer im Elsass - Année 1888 "


Der Wanderer im Elsass N° 15 du 30 juin 1888


Wintzenheim (suite)

Schoepflin enseigne dans le 4e volume, page 248, de son Alsace Illustrée, qu'il y avait dans "Wintzenheim un petit château appelé Dornenburg ou Thurnburg qui a donné son nom à ses possesseurs ; c'étaient d'abord les Linck, puis les Kesselring et plus tard les Clebsattel, héritiers des Kesselring".

Suivant contrat, en date du mois d'avril 1595, aux archives départementales de la Haute-Alsace, le commandeur et les chevaliers de l'ordre hospitalier de Malte ou de Saint-Jean de Jérusalem établi à Colmar, ont vendu à Sébastien-Guillaume Linck, Schultheis ou prévôt de Colmar, le château qu'ils possédaient à Wintzenheim, pour le prix de 1000 florins, 2440 francs valeur de notre temps.

"Unser Ordens-Burg, Schloss, Scheuer, Hof, Garten, etc, zu Wintzenheim". Le contrat porte que la propriété vendue comprend une tour carrée à rez-de-chaussée surmonté de deux étages couverts de grenier et de toiture. Au rez-de-chaussée se trouve un autel et de vieux tableaux. A la porte d'entrée est une peinture qui représente les armoiries de l'ordre de Malte et son Saint-Patron. La propriété a une contenance de trois à quatre arpents. Elle est close de murs. Un ruisseau coule à travers le verger. Enfin on y entre par deux portes de pierres. Le contrat ajoute que tout est bien vieux et délabré.

Ce Thurm, ce Burg ne peut être que le Thurne-Burg de Schoepflin, soit l'hôtel de ville de Wintzenheim, appelé encore Schloss, et dont le verger est traversé par un ruisseau, comme pas un autre dans la commune.

Le plébéien Sébastien-Guillaume Linck ajouta dès lors à son nom celui de son castel, et les armoiries des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem dont était timbrée la grande porte du château de Thurnebourg, durent faire place à l'écu du Schultheis de Colmar qui portait une rencontre de bufle, comme disent les savants en art héraldique.

C'était, il est vrai, après fortune faite et à l'exemple de ce qui a été fait par bien d'autres. Faute de souverain assez complaisant pour conférer à notre concitoyen des titres de noblesse en bonne et due forme, il s'est ennobli lui-même. On a vu et on voit encore de ces sortes de choses. Il est vrai qu'il s'est produit dans la vie de Sébastien-Guillaume Linck un fait qui n'entraîne pas à noblesse. Voici comment le pasteur Billing raconte la chose dans sa petite chronique, page 38 ou page 73 de la traduction qu'en donne M. Huot dans son Histoire de la Commanderie de Saint-Jean de Colmar.

En 1566, Sébastien-Guillaume Linck, membre du magistrat de Colmar, poignarda (erstach) le Stettmeister Robert Kriegelstein qui expira moins de douze heures après. Le meurtrier se réfugia à Saint-Jean* dont pendant quatre jours les bourgeois surveillèrent les issues ; la famille de la victime le fit alors appeler en justice. Naturellement il fit défaut ; mais au bout de quelque temps, l'affaire se termina par un accommodement.

* La commanderie était un lieu d'asile (Frei-Hof), inviolable à toute juridiction, à la condition de ne pas en sortir. Il est bien entendu que ce privilège n'était pas spécial à notre commanderie, mais commun à toutes les maisons de l'Ordre.

C'était encore un rude temps que celui où cela se passa ; les passion étaient ardentes, les hommes étaient encore bardés de fer avec leurs brassards, leurs cuissards, leurs mollards et leurs casquards. Les chevaux étaient habillés de même : ils avaient des jambières articulées, et des chanfreins, sorte de masque fait de métal. Dans les fêtes et les cérémonies on ajoutait à l'éclat du caparaçonnage des muserolles en fer forgé et ciselé ; ces sortes de muselières, faites généralement avec beaucoup d'art, étaient finement découpées à jour et portaient souvent des devises ou les noms du propriétaire de la monture. Ces muselières servaient également à empêcher les chevaux méchants de mordre leurs voisins.

Sébastien-Guillaume Linck s'était donné un cheval de bataille qu'il avait habillé de jambières, de chanfrein et de muserolle, ainsi que le prouve le beau spécimen de Muserolle que possède le musée de la Société Schoengauer, grâce à la munificence de M. le baron Alphonse d'Anthès de Soultz, en son vivant membre de la Société Schoengauer. Cette muserolle porte l'inscription suivante et les armoiries des Linck :
BASTION (Wilhelm) LINCK 1568.
Serait-elle de Me Albrecht, le célèbre armurier de l'archiduc Maximilien, que notre concitoyen a eu sans doute occasion de voir pendant son séjour à Vienne.

Sébastien-Guillaume Linck prit une part active à l'introduction de la réforme à Colmar, avec le concours de Buob et de Goll, d'où le brocard bien connu :
Wäre Buob geblieben recht
Linck geblieben recht, etc.

Dans ce but, il se rendit à Vienne, le 8 novembre 1574, accompagné du greffier syndic Beat Haenslin, et obtint le 6 décembre suivant, avec les députés des villes impériales d'Alsace, une audience de sa Majesté l'empereur Maximilien II, pour lui exprimer leurs griefs.

Notre concitoyen avait acquis une position très considérable ; il possédait à Colmar, dans la rue des blés, un Hôtel qui a porté longtemps le nom de Linckhof et qui appartient aujourd'hui à M. le baron Meyer de Schauensée. A Wintzenheim il possédait le château de Thurnebourg et des vignes à Kientzheim. Il avait encore une partie de la seigneurie de Jebsheim, la moitié du village de Häusern, des fiefs de la maison de Wurtemberg, des rentes, etc... Enfin on l'avait comblé des plus grands honneurs de la cité en le nommant Schultheis, ou prévôt.

Un Sébastien Linck de Thurnebourg, qui portait aussi le prénom de Guillaume, était bailli de Bergheim de 1594 à 1606. Apparemment c'était un fils du précédent.

C'est à cette époque, en 1601, que le château de Wettolsheim le Martinshof ou Martinsbourg a passé des Rust aux Linck de Thurnebourg.

Aux archives de Ribeauvillé (E. 627. liasse) se trouve une série de papiers de 1600 à 1626, renfermant entre autres une correspondance d'Eberhard de Ribeaupierre, concernant la mise en jugement de Sigismond-Jonathan Kischner, de Weina, de Jean Mahn de Francfort et de Jean-Frédéric Linck de Thurnebourg, accusés d'avoir attaqué et volé des marchands Balois sur le territoire de Heiteren. Nous ne savons pas ce que Dame justice a fait de ces flibustiers.

En 1643 un Linck de Thurnebourg est nommé maître forestier seigneurial par le sire de Ribeaupierre pour les forêts de Turckheim, appartenant à l'abbaye de Munster, mais dans lesquelles le dit seigneur avait le droit de chasse.
Avec ce Robin des bois la maison des Linck de Thurnebourg parait être tombée en quenouille. Nous ne trouvons plus en effet dans l'histoire que trois filles.
1° Marie-Salomé, qui s'est mariée avec Jean-Henri de Breitenlandenberg, seigneur d'Illzach et qui eut trois enfants : Louis-César, Sybille-Claire, et Catherine-Élisabeth de Breitenlandenberg.
2° Marie-Ursule, qui a légué son avoir à une dame de Bergheim, a charge de legs particuliers, notamment d'une somme de cent florins à payer à l'hôpital protestant de Colmar.
3) Anne-Claire, la dernière survivante, qui légua sa fortune à ses neveux et nièces d'Illzach ci-dessus dénommés. En décembre 1699 elle demeurait à Colmar, dans sa maison, l'hôtel Linckhof.

C'est alors qu'apparaissent les Kesselring comme propriétaires du château de Thurnebourg.

En 1483 deux jeunes gens de Colmar, Pierre et Georges Kesselring, se sont fait inscrire au registre des étudiants de l'Université de Bâle. Après 3 ans de séjour en cette ville, ils nous sont revenus avec le grade de bacheliers es-arts libéraux (Meister der freien Kunst).
En 1490 Louis Kesselring est Bourgmestre ou Obristmèstre de la ville de Colmar, selon l'État des premiers magistrats de cette ville, dressé par M. X. M., notre savant archiviste. 

Marie Sybille de Kesselring, dame de Wintzenheim, est née en 1696 du mariage de Jean-Philippe de Kesselring de Thurnebourg, seigneur du dit lieu, capitaine au corps royal de la maréchaussée de France, avec Jeanne-Élisabeth, comtesse de Reinach de Froeningen.
Elle s'est mariée le 18 janvier 1714 avec François-Christophe-Antoine de Clebsattel, bailli des villes et comtés de Thann. Elle est décédée le 24 janvier 1779 en délaissant six enfants.
La chronique de Thann rapporte qu'elle a fondé la sonnerie des agonisants et qu'elle était la marraine de presque tous les enfants pauvres qui naissaient de son temps à Thann. Noble et touchant exemple de la sollicitude que les classes supérieures avaient pour les classes inférieures, car le parrainage constituait alors un droit sérieux de protection au profit des filleuls.

Le 30 juillet 1702 est décédée à Wintzenheim, à l'âge de 81 ans, noble dame Cordula Kesselring de Thurnebourg, veuve de noble et chevaleresque sire de Melan.
Enfin, le 3 janvier 1725 est mort à Wintzenheim, le noble Wolfgang Sigfried Kesselring, de Thurnebourg. Il a été enterré dans l'intérieur de l'église de Wintzenheim près de l'autel de la Vierge. Il était âgé de 63 ans et était sourd et muet de naissance. C'était le dernier des sires de Thurnebourg. Sa tombe a disparu avec l'église qui l'abritait.

Hélas ! En ce bas monde, tout lasse, tout casse, tout passe.
Sic transit gloria mundi.

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